Tempête dans un bénitier

Le titre de cet article fait référence à la chanson éponyme de Georges Brassens.”

Le Notre Père

La prière phare des catholiques, avec le “Je crois en Dieu” (credo) et le “Je vous salue Marie” (Ave Maria), à l’origine rédigée en grec, a été traduite en latin puis beaucoup plus tard en français. Comme je ne connais pas le grec, je vais m’intéresser au texte latin et à ses traductions successives en français.

Pater Noster

Le texte latin en vigueur jusqu’à ce que la messe se récite en langue vernaculaire :

“Pater noster, qui es in caelis, sanctificetur nomen tuum, adveniat regnum tuum, fiat voluntas tua, sicut in caelo et in terra. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie et dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris et ne nos inducas in tentationem sed libera nos a malo.”

La lettre u n’existait pas en latin, pas plus que les lettres minuscules et la ponctuation. Voici la prière telle qu’elle aurait pu être écrite du temps de Jésus :

PATERNOSTERQVIESINCAELISSANCTIFICETVRNOMENTVVMADVENIATREGNVMTVVMFIATVOLVNTASTVASICVTINCAELOETINTERRAPANEMNOSTRVMQVOTIDIANVMDANOBISHODIEETDIMITTENOBISDEBITANOSTRASICVTETNOSDIMITTIMVSDEBITORIBVSNOSTRISETNENOSINDVCASINTENTATIONEMSEDLIBERANOSAMALO

La prière prend sa source dans l’évangile, car c’est Jésus qui l’a enseignée aux apôtres, voici les textes de Luc et de Matthieu, la version actuelle est plus proche du texte de ce dernier.

Luc 11:2-4 2.
Pater sanctificetur nomen tuum adveniat regnum tuum. Panem nostrum cotidianum da nobis cotidie. Et dimitte nobis peccata nostra siquidem et ipsi dimittimus omni debenti nobis et ne nos inducas in temptationem.

Matthieu 6:9-13 9.
Pater noster qui in caelis es, sanctificetur nomen tuum, veniat regnum tuum, fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra. Panem nostrum supersubstantialem da nobis hodie, et dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimisimus debitoribus nostris, et ne inducas nos in temptationem, sed libera nos a malo.

Matthieu utilise l’adjectif supersubstanciel (supersubstantialem) alors que Luc se contente de quotidien (cotidianum).

Dans la phrase “dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris” “remettre une dette” a été traduit en français par “pardonner une offense”, on notera que Luc avait écrit “péchés” (peccata). Noter également que Matthieu avait écrit dimisimus (parfait) et non dimittimus (présent).

Il me semble que “et nos” est superflu et que la phrase pourrait aussi bien s’écrire “dimitte nobis debita nostra sicut debitoribus nostris dimisimus “, avec le verbe rejeté à la fin dans la subordonnée. A moins que ce “et nos” ait le sens de “nous aussi“, ce qui correspondrait au mot “aussi” introduit à partir de la traduction de 1964.

La phrase “dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris” a complètement changé dans sa traduction en français puisque la notion de dette a été remplacée par la notion d’offense et nos “débiteurs” sont devenus “ceux qui nous ont offensés“. Curieux glissement de sens, mais on notera que Luc avait écrit “peccata” (péchés).

J’ignore si le texte en français a toujours utilisé la forme de politesse du pluriel, en anglais en revanche, c’est le contraire qui s’est passé car il a longtemps été récité à la deuxième personne du singulier, une forme désuète et inusitée, et ce n’est que récemment qu’il a été modernisé avec la conjugaison actuelle. L’ancienne version, dans la langue de Shakespeare :

“Our Father, Who art in heaven, hallowed be Thy Name, Thy kingdom come, Thy will be done, on earth as it is in heaven. Give us this day our daily bread, and forgive us our trespasses, as we forgive those who trespass against us, and lead us not into temptation, but deliver us from evil.”

Le Notre Père de mon enfance

Quand j’étais enfant, le Notre Père que l’on récitait à la messe était écrit à la deuxième personne du pluriel :

“Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal.”

A noter que la deuxième phrase latine a été scindée en deux avec l’introduction d’un point avant le dernier Et.

Le Notre Père de 1964

En 1964, une commission chrétienne œcuménique a adopté et imposé le texte suivant :

“Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal.”

A noter que la deuxième phrase latine a été cette fois-ci scindée en trois avec cette fois-ci la suppression du et avant Pardonne-nous. Retour aux sources latines, en revanche, pour ce qui est du tutoiement, mais pourquoi avoir remplacé arrive par vienne, quotidien par de ce jour, ajouté aussi, et laissez pas succomber par soumets pas ?

Cette traduction, ne nous laissez pas succomber à la tentation,  qui laisse suggérer que Dieu pourrait délibérément nous tenter, ce qui serait un blasphème, vient enfin d’être amendée pour être remplacée fin 2017 par ne nous laisse pas entrer en tentation, ce qui ressemble beaucoup à la traduction d’avant 1964, mais les savants de la foi n’ont pas voulu déjuger leurs aînés.

Le Notre Père de 2018

Les évêques français ont décidé, lors de leur Assemblée plénière à Lourdes (du 28 au 31 mars 2017), l’entrée en vigueur de la nouvelle traduction du Notre Père dans toute forme de liturgie publique, le premier dimanche de l’Avent 2017. L’Église protestante unie de France avait ouvert la voie en mai 2016, en recommandant aux paroisses, par souci “œcuménique”, d’utiliser la nouvelle version, “ne nous laisse pas entrer en tentation.”

“Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du Mal.”

La doxologie et l’amen

Terminer une prière par le mot mal, ça la fout mal ! Aussi on a coutume de rajouter la doxologie protestante : “Car c’est à Toi *qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen.” Ou de conclure tout simplement par Amen, qui a succédé à “Ainsi soit-il”.

(*) la majuscule parce qu’on s’adresse à Dieu

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