Il faut sauver le mur de l’Atlantique

Les blockhaus du mur de l’Atlantique

Les blockhaus  édifiés le long des côtes françaises lors de la seconde guerre mondiale ont résisté à l’épreuve du temps. Beaucoup ont été démolis, mais d’autres se dressent encore sur nos plages, vestiges fantomatiques du mur de l’Atlantique et témoins saisissants de l’occupation allemande.

En juin 1944, au moment du débarquement allié sur les plages normandes, on comptait 15 000 ouvrages de défense déployés sur 4000 km de côtes.

A Saint-Brévin-les-Pins, l’éperon rocheux du Pointeau, séparant les plages des Pins et de l’Océan, est depuis le 18ème siècle un site stratégique à l’entrée de l’estuaire de la Loire, mis à profit par les allemands pour constituer un des chaînons essentiels du mur de l’Atlantique.

La poche sud de Saint-Nazaire

Saint-Brevin-les-Pins a fait partie de la poche sud de Saint-Nazaire et ses habitants ont dû attendre le 11 mai 1945 pour célébrer la libération de l’occupation allemande.

Alors que Nantes était libérée le 12 août 1944, Paris le 24 août, Marseille le 28 août, et Lyon le 3 septembre, les Brevinois ont passé l’été 1944 prisonniers avec les allemands, avec ces blockhaus armés sur leurs plages, pas question d’aller se baigner, d’aller pêcher, de faire la fête. Et que dire du Noël 1944, alors que toute la France était libérée à l’exception des Ardennes où la contre-offensive allemande faisait rage. Pour finir, la poche de Saint-Nazaire n’a pas été libérée et l’armée allemande n’a rendu les armes qu’à l’issue de l’armistice du 8 mai 1945, soit presque un an après le débarquement allié de 1944.

C’est dire à quels points ces vestiges de l’occupation sont importants pour les Brevinois. Une association l’a bien compris, qui est en train de rénover un des blockhaus de la pointe rocheuse du Pointeau. J’ai découvert le chantier de rénovation par hasard, lors d’une balade à pied :


On dirait un édifice religieux construit par une civilisation disparue, Aztèque, Métèque…

Deutsche Qualität

Sans protection, exposé aux embruns salés, le béton armé des blockhaus a très bien résisté. “Deutsche Qualität”. Le secret de la durabilité du béton repose sur plusieurs critères, notamment :

1) Faible porosité du béton assurée par un dosage étudié des différents matériaux, ciment, sable, graviers, eau, avec des critères précis sur la courbe granulométrique du sable afin que les petits grains soient assez nombreux pour combler les vides entre les gros grains (faible porosité), sans être trop nombreux pour nuire à la résistance, avec une vibration énergique lors du coulage et avec un le minimum d’eau garantissant la résistance après la prise.

2) Enrobage important des aciers pour les préserver de l’acidité des pluies qui entraîne la rouille et le gonflement des armatures puis l’éclatement du béton.

C’est celui-ci qui est en cours de restauration.


Un blockhaus lors de son inauguration par Erwin Rommel.


Le chantier de rénovation.


L’association bunker Archéo.


Un autre édifice du parcours


Plutôt sinistre celui-là.

J’ai pris en photo quelques panneaux apposés sur le site, il doit y en avoir d’autres, je reviendrai.

Casemate, Blockhaus ou Bunker ?

Casemate est le mot français qui désigne un local, souvent partiellement enterré, d’une fortification, d’un fort voire d’une tranchée, à l’épreuve des tirs ennemis, le mot englobe les termes blockhaus et bunker, le blockhaus (mot allemand) est un ouvrage en superstructure construit par l’armée allemande et le bunker (mot allemand d’origine anglaise) un ouvrage souterrain, cf. le bunker d’Hitler.

H–C≡N et le FN

Le sujet des chambres à gaz et des fours crématoires est très lié au Front National, rappelons le jeu de mot oiseux du Menhir, “Durafour Crématoire”, la négation du génocide par certains intellectuels comme Robert Faurisson et la mise en doute de l’utilisation du Zyklon B dans les chambres à gaz par Jean-François Jalkh, ce qui lui a coûté sa nomination au poste de président du Front National.

Répondant aux questions de la chercheuse Magali Boumaza, le 14 avril 2000, Jean-François Jalkh évoquait ainsi les chambres à gaz : “Je considère que d’un point de vue technique il est impossible, je dis bien impossible de l’utiliser dans des  exterminations de masse. Pourquoi? Parce qu’il faut plusieurs jours avant de décontaminer un local où l’on a utilisé du Zyklon B.”

Jean-François Jalkh nie avoir tenu de tels propos, mais Magali Boumaza affirme détenir l’enregistrement qui le prouve.

Le Zyklon B, qu’est-ce que c’est ?

Le gaz mortel utilisé dans les chambres à gaz du IIIème Reich était du cyanure d’hydrogène, également dénommé acide cyanhydrique ou acide prussique (un nom qui résonne étrangement…), un composé très simple formé d’un atome de carbone lié à un atome d’hydrogène et à un atome d’azote de formule chimique H–C≡N.

A température ambiante, le cyanure d’hydrogène est à l’état liquide, mais il est très volatil puisqu’il bout à seulement 26°. Aussi les Allemands avaient choisi de le conditionner en le faisant absorber par un substrat, une terre de silice très fine,  commercialisée sous le nom de Zyklon B.

De 1941 à 1944, dans son usine chimique de l’Oise, l’ancien groupe français Ugine a produit des quantités massives de Zyklon B. Cette production, qui a atteint jusqu’à 37 tonnes par mois en 1944, était destinée à l’Allemagne à des fins exclusivement militaires… Le zyklon B est à l’origine un désinfectant, il a continué à être utilisé en France jusqu’en 1997 pour la désinsectisation de locaux de stockage.

Les Allemands utilisaient les néologismes judenrein (inventé par un entraîneur de foot autrichien qui se flattait d’avoir une équipe sans juif), et judenfrei, qui signifient sans juif, mais avec une connotation particulièrement odieuse car rein fait penser au mot reiniger (nettoyant, comme Monsieur Propre) et frei aux mots salzfrei (sans sel) ou bleifrei (sans plomb), comme si le juif n’était pas un humain mais un composé chimique.

Dans les chambres à gaz, le Zyklon B était chauffé, et dés qu’il atteignait une température de 27°, il commençait à libérer du cyanure d’hydrogène gazeux. Ce gaz étant très volatil, son évacuation (par système de ventilation dans les chambres à gaz souterraines ou ventilation naturelle par courants d’air) était suffisamment rapide pour permettre plusieurs opérations de gazage par jour, et l’affirmation de Jean-François Jalkh ne tient pas.

Les négationnistes insistent beaucoup sur le fait qu’on n’a pas retrouvé de plans des chambres à gaz dans les archives allemandes, et soulèvent tout un tas de questions sur les capacités de ces chambres et le nombre de morts. D’autres négationnistes soutiennent mordicus qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001 et que l’homme n’a jamais marché sur la lune…

Combien de chambres d’hôtels à St-Quay-Px ?

lecelticAvec la fermeture du Gerbot d’Avoine, il ne restera plus que trois hôtels à Saint-Quay-Portrieux :  Le Ker Moor (4*, 27 chambres), le Saint-Quay (2*, 8 chambres) et le Kreisker (0*, 6 chambres), d’une capacité totale de 41 chambres.

Dans les années 1930, Saint-Quay-Portrieux comptait pas moins de 25 hôtels et pensions de famille :
Hôtel Le Celtic, Hôtel de la Paix, Hôtel Beau Rivage, Splendid Vue Hôtel, Hôtel Ker-Yvonic, Le Gulf-Stream appartements meublés, Grand Hôtel de la Plage, Hôtel Villegia, Hôtel-Restaurant les Balsamines, Pension l’Armorique, Hôtel-Pension Les Pierrettes, Hôtel du Tourisme, Hôtel des Marronniers, Hôtel des Bains et de l’Isnain, Hôtel de la Jetée, Hôtel Beauséjour, Pension de famille Ker Robert, Hôtel Pension les Chrysanthèmes, Pension de Famille les Acacias, Central Hôtel Restaurant, Modern Hôtel, Hôtel St-Quay, Hôtel de la Grève et de la Gare, Hôtel du Mouton Blanc, Hôtel Bretania.

Combien de chambres ? S’agissant pour la plupart de petits hôtels, en prenant comme hypothèse une moyenne de 8 chambres par hôtel, on aurait une capacité de 200 chambres environ, soit 5 fois plus qu’aujourd’hui.

41 chambres d’hôtels seulement à Saint-Quay-Portrieux, c’est peu, et cela pose au moins deux problèmes :

– Faute de pouvoir loger les participants, il n’est pas envisageable d’organiser, au centre des congrès, des événements  (congrès, colloques, symposiums) réunissant des congressistes sur plusieurs journées.
– La faible capacité hôtelière risque de compromettre le renouvellement de la classification station de tourisme et de la subvention (dont j’ignore le montant) qui l’accompagne.

Le Celtic existe toujours, fièrement dressé à l’extrémité nord-ouest de la grève de l’Isnain, ce n’est plus un hôtel mais un immeuble de studios ou  de petits appartements en copropriété, comme la plupart des anciens hôtels de Saint-Quay-Portrieux.

(L’hôtel Celtic 1930 et le Roc Celtic aujourd’hui)

Changement d’heure et décalage de l’heure légale.

cadransolaireA l’occasion du passage à l’heure d’hiver, je vous livre quelques réflexions sur le changement d’heure, sur le décalage de l’heure légale par rapport à l’heure de notre méridien et sur le système horaire à 24 heures.

1916 : instauration du changement d’heure

Cela fait exactement cent ans que la France change d’heure à la fin de l’hiver et au début de l’automne. C’est en effet le 14 juin 1916 que la France change d’heure pour la première fois, en avançant les pendules d’une heure en été.

meridiengrennwichLa France vivait depuis 1884 à l’heure du Méridien de Grennwich, adopté à la place du méridien de Paris. Greenwich est le quartier de Londres, au sud de la Tamise où est situé l’Observatoire Royal Britannique. L’heure du méridien de Greenwich est désignée par l’abréviation GMT (Greenwich Mean Time, Temps Moyen de Greenwich). Le méridien de Greenwich traverse l’ouest de la France du Calvados aux Hautes-Pyrénées.

L’Observatoire de Paris a été aussi construit sur le méridien de Paris, tracé sur le sol de l’actuel 14ème arrondissement le 21 juin 1667 par les mathématiciens de l’Académie.

Autrefois, chaque village avait son heure locale, calculée par rapport au soleil et observable sur des cadrans solaires sur lesquels étaient réglées des horloges. Mais avec l’arrivée du chemin de fer les gares ont affiché l’heure de Paris qui a réussi petit à petit à s’imposer.

heureallemande1940 : la France à l’heure allemande

En 1940, la France passe à l’heure allemande, avançant les pendules d’une heure en zone occupée (GMT +1 en hiver, GMT + 2 en été) tout en conservant l’heure du méridien en zone libre (GMT  en hiver, GMT + 1 en été).

1945 : la France conserve l’heure allemande et abandonne  l’heure d’été

A la libération, la France abandonnera le système de changement d’heure, mais conservera l’heure allemande, autrement dit l’heure d’été de la période 1916 – 1940.

1976 : choc pétrolier, alignement sur l’Allemagne

Le 28 mars 1976, à la suite du choc pétrolier de 1973, l’heure d’été est rétablie dans le but d’effectuer des économies d’énergie en réduisant les besoins d’éclairage en soirée. La mesure devait être provisoire et ne durer que le temps du choc pétrolier. Le passage à l’heure d’été a lieu le dernier dimanche de mars à 2 h du matin. Jusqu’en 1995, le retour à l’heure d’hiver a lieu le dernier dimanche de septembre à 3 h. Mais depuis 1996, il s’effectue le dernier dimanche d’octobre (à la même heure), ce qui prolonge la période d’heure d’été durant une partie de l’automne.

Le changement d’heure est-il encore une nécessité ?

La première question à se poser, c’est le décalage de notre pays, la France, par rapport à l’heure du soleil. Une heure en hiver, deux heures en été.

Ainsi, à Brest, hier matin, samedi 29 octobre 2016, le soleil s’est levé à 8h59. Et du 28 décembre 2016 au 4 janvier 2017, il faudra attendre jusqu’à 9h09 avant de voir poindre l’astre du jour.

C’est encore pire pour les espagnols, qui ont la même heure que nous, mais qui se sont adaptés en adaptant leurs horaires : Le petit déjeuner se prend de 8h à 11h, le déjeuner de 13h30 à 16h et le dîner de 21h à 23h.

Changer d’heure pour des raisons d’économie d’énergie est moins nécessaire car depuis l’arrivée des nouvelles lampes électriques, notamment les LED, la part de l’éclairage dans la consommation d’électricité a tendance à diminuer.

Le changement d’heure est perturbant, pour les hommes et pour les animaux, et son coût n’est pas négligeable.

Au niveau mondial, avec l’abandon des changements d’heure en Chine depuis 1992 et en Russie depuis 2011, la majorité de la population mondiale garde son heure légale constante toute l’année. Précisions cependant que le changement d’heure n’aurait pas de sens sous les tropiques ou aux pôles.

Midi à quatorze heures

horloge-24-heuresLe bon sens voudrait que l’on revienne à l’heure de notre fuseau horaire : GMT. Et que parallèlement on avance l’heure du lever, et des repas. Comme aux Etats-Unis, où les restaurants servent à déjeuner de 11h à 14h et à dîner de 17h à 20h30. Plus d’un américain à Paris s’est étonné de ne pas pouvoir déjeuner avant 12h et dîner avant 19h.

Pour finir, il y a une autre confusion chez nous : la cohabitation du système horaire sur 12 heures ou sur 24 heures : les montres de poignet à aiguilles affichent l’heure sur 12 heures, les digitales (en voie de disparition) sur 24 heures, les montres de voiture sur 12 heures ou sur 24 heures, la SNCF, la radio et la télévision sur 24 heures. Le train part à 14 heures alors que l’horloge à aiguilles de la gare affiche affiche 2 heures. On passe son temps à faire des conversions en 12h / 24h, et parfois on se trompe et on rate un rendez-vous. C’est ballot ! On pourrait fabriquer des montres et horloges à aiguilles sur 24 heures, mais elles seraient difficiles à lire.

Plaque militaire du soldat André Saint-Pierre (1916)

andresaintpierre1916En ouvrant une petite boîte en carton, je suis tombé sur une plaque militaire, celle que mon grand-père, André Saint-Pierre portait dans les tranchées durant la première guerre mondiale, étudiant en médecine, il avait été mobilisé comme simple soldat.
Au recto (à gauche sur la photo), la plaque porte de haut en bas le nom, le prénom et la classe, c’est à dire l’année des 20 ans, mon grand-père était né en 1896.
Au verso (à droite sur la photo), la ville d’incorporation (Montpellier) et le numéro matricule.
100 ans déjà, je me souviens très bien de mon grand-père avec qui j’ai eu de longues conversations lorsque j’avais seize ans, il est malheureusement parti trop tôt et je pense à lui très souvent. Il ne m’a jamais parlé de la guerre et des épreuves qu’il a subies, il n’en a jamais parlé à personne, c’est resté son jardin secret. J’ai appris bien plus tard par mon oncle les détails de sa campagne dans les Vosges, il a été le premier soldat français à entrer dans Sélestat.
En 1940 il a été mobilisé à nouveau, mais même si entre temps il était devenu médecin et officier, il a été séparé pendant plusieurs mois de ses deux jeunes enfants.
Souhaitons qu’il n’y ait plus jamais de guerre en Europe ni ailleurs.

Souvenirs d’une autre guerre

[article publié le 29/07/16 18:50, dans Agence Bretagne Presse par Philippe Argouarch]

Je rerproduis in extenso un article paru sur le site de l’Agence Bretagne Presse. Les souvenirs d’un enfant breton de 10 ans, qui vivait à Alger au moment de la guerre d’indépendance.

L’assassinat de Jacques Hamel :
Mes souvenirs cauchemardesques d’une autre guerre

EcolePrimaireAlger

Quand j’ai appris qu’un prêtre, Jacques Hamel, avait été égorgé comme un mouton, agenouillé devant son autel dans son église, et devant des amies bonnes soeurs, mon humeur s’est soudain assombrie, assaillie par une tristesse profonde mais aussi par des souvenirs d’une guerre que j’ai vécue enfant. D’un seul coup un passé lointain enfoui dans ma mémoire a resurgi avec des images kaki, des djellabas blanches, des youyous et des explosions…

Bombes, attentats, assassinats, j’ai vécu tout ça quand j’avais 10 ans en Algérie. Dans ma tête il y a eu une connexion entre l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray et une église en tôle ondulée du quartier de Birmandreis (aujourd’hui Bir Mourad Raïs), dans la banlieue d’Alger où nous habitions en 1959-61. Quelqu’un avait balancé une grenade dans l’église par dessous les murs en tôle, qui en plein été, ne descendaient pas jusqu’au sol afin de laisser passer l’air frais. Heureusement c’était l’après-midi et par chance personne ne se trouvait à l’intérieur. Il n’y eut ni blessés, ni morts. Les adultes en avaient tellement parlé que c’était resté à jamais gravé dans ma mémoire comme une sorte de sacrilège incommensurable qui ressemble aux suites du meurtre du prêtre Jacques Hamel.

Durant les derniers mois de cette apocalypse, les légionnaires avaient installé une mitrailleuse sur le toit plat de notre immeuble de 9 étages. Les légionnaires nous défendaient simplement parce qu’un des gradés vivait aussi dans la cité, m’a expliqué mon frère. Cela donne une idée du chaos. La mitrailleuse était pointée vers l’autre partie de la cité, celle qu’on appelait ‘la cité musulmane’ car les communautés s’étaient séparées. Les gens avaient choisi de se séparer dans cette cité paradoxalement nommée “cité La Concorde”. Il y avait des affrontements. Les musulmans venaient manifester devant nos blocs poussant des centaines d’enfants devant eux. Ils se tenaient derrière. J’entends encore les youyous des femmes. C’était la guerre, la peur régnait partout et, pire, comme mon père, un officier de l’armée, fut arrêté pour avoir tenu des propos politiquement incorrects à son général, ma mère se retrouva presque seule et neuf enfants à charge dont l’aîné n’avait que 13 ans. Mon père, avant de partir aux arrêts, eut le temps de lui laisser une mitraillette. Elle était au-dessus de l’armoire en face de la porte d’entrée très exactement. Je me rendais compte que tout ça était du sérieux qui pouvait tourner au tragique.

La mixité des communautés n’existait qu’à l’école et j’y ai vécu des bagarres qui vous restent toute votre vie et en particulier un coup de têtes (au pluriel car le coup fut mutuel) qui m’a quasi assommé. La violence était partout et oui, j’ai joui quand, quelques jours plus tard, l’instituteur a jeté cet Algérien au sol devant toute la classe pour avoir apporté à l’école un jeu de cartes porno. Il l’a roué de coups de pieds dans le ventre et en fait partout malgré les cris de douleurs du pauvre bougre que j’entends toujours. C’étaient les méthodes des hussards de la République.

Je ne me suis aventuré qu’une seule fois dans la cité musulmane lors d’un footing avec mon frère aîné (et je lui en veux toujours d’avoir volontairement choisi ce parcours… témérité inutile) et deux copains d’immeuble. Ce footing s’est terminé en course folle sous une pluie de pierres lancées par tous les Arabes, ados et adultes du quartier. Certains nous courraient après et j’étais le dernier car le plus jeune. Quelle frousse mes amis ! Je crois sincèrement que s’ils nous avaient rattrapés, on ne se sortait pas vivants de ce guêpier et je ne serais pas là à vous écrire ces souvenirs Ce rêve naïf républicain de concorde se termina en cauchemar pour beaucoup et en particulier pour les harkis et plusieurs milliers de Pieds-noirs qui furent enlevés, torturés et assassinés. Des millions préférèrent l’exil à la soi-disant concorde promise même dans les accords d’Évian.

Le soir en essayant de dormir, j’entendais les bombes qui explosaient à 40 kilomètres alors que j’étais en pension à l’EMP de Koléa. Un week-end de sortie, un adolescent arabe m’a menacé de son couteau à deux pas de l’immeuble où habitait ma famille. Il était bien plus grand que moi. Il m’avait dit “Crie vive l’Algérie indépendante ou je te tue”. Son couteau paraissait aussi grand qu’une épée. J’ai pris mes jambes à mon cou pour me réfugier dans la cage d’escalier de notre immeuble, montant les 5 étages en courant sans même attendre l’ascenseur. Une peur bleue. Depuis cette époque, je suis bon à la course à pied et cela d’autant plus que mon grand-père fut champion de Bretagne du 400 m. Savoir courir vite, ça peut vous sauver la vie !

J’ai vécu cette guerre de 1959 à l’été 1961, de 10 à 12 ans. Mon père commandait un camp qui faisait partie d’un vaste programme de pacification qui comportait entre autres des “opérations psychologiques”. Il s’agissait de transformer les Algériens ramassés dans des zones rurales, et d’en faire de bons citoyens français. Les stages duraient je crois six mois, nourris logés, et je ne me souviens plus s’ils étaient forcés ou pas mais c’était de toute évidence dur de s’en échapper car le camp était au beau milieu du camp de plusieurs régiments de la Légion étrangère à Zéralda. Mon père m’y a emmené une fois pour me montrer ce qu’il faisait. Toutes sortes de méthodes y compris des cours d’histoire de France, de langue française et des formations professionnelles étaient utilisées pour tenter d’empêcher ces gens de rallier le FLN et la lutte de libération nationale. La France à marche forcée par le sport, la littérature, l’histoire et la promotion sociale. La dignité et l’identité ne faisaient pas partie du programme.

Je ne comprenais pas trop le pourquoi de cette guerre contre la volonté d’un peuple. Je le comprends encore moins aujourd’hui. Tout ce chapitre de l’histoire de France discrédite en fait l’ensemble du projet républicain. Même si entre temps on est passé à la Ve République et même si on parle si peu de cette ‘sale guerre’, l’idéologie reste la même. C’est en fait tout ce passé colonial, toutes ces contradictions républicaines qui font que le projet européen est, malgré tous les problèmes, un projet qui a beaucoup plus d’avenir. C ‘est un projet neuf sans karma.

À 10 ans on pose des questions. J’ai donc demandé à mon père pourquoi on ne leur donnait pas l’indépendance et il a eu cette réponse cocasse : “Si on donne l’indépendance à l’Algérie, il faudra la donner à la Bretagne”. Le concept de boite de Pandore existait déjà au coeur de la propagande républicaine. L’idée m’a séduit et intrigué, d’autant plus qu’à la même époque il me donna à lire ma première Histoire de Bretagne. Comme l’histoire de Bretagne avait été enseignée dans tous les lycées en Bretagne pendant la seconde guerre mondiale, il avait conservé la sienne.

Cette guerre d’Algérie fut ma première impression de la République. Une confusion totale dans ma tête de gamin. J’étais témoin d’un immense conflit entre ceux qui voulaient conserver l’empire, contrairement aux droits des peuples et aussi ceux, souvent les mêmes, qui voulaient profiter des énormes ressources de cette terre d’Afrique, en particulier les gisements de pétrole en abondance dans le Sahara, et de l’autre côté tout un peuple qui demandait sa liberté soutenu par l’ONU et la communauté internationale. L’idéologie, c’est le vol sera le titre de mon livre si j’ai le temps de l’écrire.

Comment en était-on arrivé là ? Comment un peuple qui se réclame du slogan liberté égalité fraternité a pu s’installer comme s’il était chez lui dans une grande partie de l’Afrique – justifié uniquement par une idéologie civilisatrice inventée par Jules Ferry et intégrée aux dogmes républicains ? Si les Français ont pu accepter une telle contradiction sans broncher on comprend alors pourquoi ils acceptent aujourd’hui que les minorités nationales ne soient pas reconnues en France. Et si l’état de droit n’était pas simplement le droit de l’ethnie la plus forte imposé à tous par cet État ?

Ce que je pense aujourd’hui ? La France n’aurait jamais du débarquer en Afrique. Les Africains n’auraient dû venir travailler chez nous que sous des contrats à durées déterminées. Le prix des voitures et le prix des repas au restaurant auraient été un peu plus chers et on aurait perdu encore plus de marchés industriels mais on n’aurait pas d’attentats terroristes aujourd’hui qui, de toutes façons, vont encore coûter plus cher à l’économie. Personne n’investit dans un pays où les gens peuvent se faire égorger chez eux ou se faire descendre comme des lapins à la terrasse des cafés ou à un concert.

À dix ans je découvrais une République, que l’école m’avait vantée comme une succession glorieuse de héros et de génies, mais où les horreurs les plus inimaginables pouvaient arriver n’importe quand. Cette république a-t-elle vraiment changé ? C’est la question qu’on peut se poser aujourd’hui car face aux politiques de “concorde” toujours de vigueur, devenues même valeurs républicaines, il y a une réalité beaucoup plus dure, beaucoup plus cruelle qui finit par nous exploser au visage tant nous avons refusé de la voir.

Philippe Argouarch