Ce n’est pas possible

Thomas.

Ce n’est pas possible. Je me répète ça des dizaines de fois pas jour. Comment aurait-on pu imaginer une chose pareille, comment peut-on comprendre et accepter.

Dans 15 jours nous devions passer nos vacances ensemble, toi, Juliette, mon fils et moi.

Les vacances d’été, ça me rappellera toujours toi. Nous passions tous nos étés ensembles à Plein Soleil depuis que nous sommes nés. Il y avait ces running gag qui nous duraient toutes les vacances, les moments dans la piscine, les goûters dans la pénombre de la cuisine pour ne pas avoir trop chaud. Ces repas familiaux où on parlait trop, trop vite et où on éclatait de rire.

On est né la même année, toi avant moi et tu as toujours été un peu plus vieux que moi de quelques mois. Maintenant les choses vont s’inverser, l’année prochaine j’aurai 30 ans, tu n’en auras toujours que 29. Je vais vieillir et tu seras toujours jeune. Le petit dernier pour tes parents, le plus jeune de mes cousins, le jeune Thomas éternellement jeune.

On a fait médecine ensemble avec les difficultés et les moments de doutes qu’induisent ces trop longues études. Et on a réussi ensemble. On a choisi cette belle discipline qu’est la médecine générale avec toutes les possibilités qu’elle offre. Après 11 ans d’études, on en voyait enfin le bout et on pouvait se projeter.

Ta vie, elle est bien remplie, pleine de famille, de rires, d’amis, d’amour, de réussite. Ta vie, elle était de 0 à 29 ans. Elle n’est pas autre chose. Et nous, on a beaucoup de chagrin parce qu’on ne le savait pas.

Sigolène

Un tourbillon de vie

Avec Charlotte, François, Thomas et moi même (Adrien), chaque repas ou réunion de famille était comme un film de Woody Allen, où tous les protagonistes s’interrompent, parlent les uns sur les autres, s’invectivent, font de l’esprit (enfin je crois), se disputent parfois, rigolent beaucoup.

Combien de fois avons-nous entendu Maman voler au secours des invités imprudents qui s’aventuraient à notre table. « Ne parlez-pas tous en même temps », « Parlez moins vite », « Finissez vos phrases », nous disait-elle.

Thomas ne dérogeait pas à la règle. A ce petit jeu il était peut-être le meilleur d’entre nous (ou le pire, c’est selon). Il était un vrai tourbillon. Un tourbillon de paroles, un tourbillon de gestes, un tourbillon de vie, un tourbillon d’amour, un tourbillon d’humour, un tourbillon d’humeurs, aussi.

Il y a quelques années, j’avais passé une soirée avec Thomas et une de mes proches amies qui le voyait pour la première fois. Avant même la fin de la soirée, elle m’avait dit, en rigolant : « Ah mon dieu, un seul Roques c’est déjà dur à suivre, mais là avec deux, je vois double, j’entends double, je ne comprends rien, vous êtes insupportables ». Cela m’avait empli de joie. Comme si je ne m’étais pas encore rendu compte, que malgré toutes nos différences, nous étions tous, tous les 4, si semblables, si proches.

Il y a deux semaines, passée l’effroyable nouvelle, nous nous sommes mis à pleurer en pensant à tous les échanges que nous avions eu chacun avec Thomas. S’ils n’étaient pas toujours réguliers, ils étaient toujours bourrés de références, de clins d’œil, de codes, d’humour, compris de nous seuls, et peu de mots suffisaient pour nous comprendre. J’ai pleuré en pensant à ces références que lui seul et moi connaissions, à tout ce que j’ai pu partager avec lui en exclusivité et que je ne pourrais plus jamais partager.

Puis, nous avons voulu voir les choses autrement. Tenter de faire émerger, au-dessus des pleurs et des peurs, le bonheur que nous avions eu de vivre cette complicité, plutôt que le malheur d’en constater la fin. La tâche sera difficile, et longue, mais j’aime penser que c’est Thomas qui nous donnera la force de la surmonter. Tous ces échanges, ces références personnelles, ces moments partagés, nous les avons vécus, plus personne ne pourra nous les enlever, plus rien ne pourra les abimer. Nous gardons ces instants ancrés en nous, intacts, cristallisés, ils y ont toute leur place, et nous comptons sur eux pour le restant de nos vies.

Ils ne sont pas idéalisés, embellis, faux, mais vrais, pleins, et nous voulons qu’ils nous rappellent Thomas comme il était tout entier, avec ses qualités mais aussi ses défauts. Un tourbillon, qui était tout à la fois. Quelqu’un à la fois d’attachant, de sensible, d’impatient, d’aimant, de désordonné, de poli, de rigolo, de spirituel, de gentil, d’inquiet, d’intelligent, de pas ponctuel, de beau, d’insaisissable, de libre, de vivant.

Adrien Roques

ton âme est belle et pure

Thomas, nous tous ici présents, n’avions jamais imaginés nous trouver rassemblés ainsi autour de toi.
Tu es parti à un moment charnière, au moment où tu venais de faire un choix de vie, au moment où tu terminais tes études de médecine, au moment où tu avais plein de projets.
Ton avenir a été brisé mais ta trop courte vie a été bien remplie, la médecine t’a passionné depuis ton plus jeune âge, tu étais très doué en informatique, je me souviens quand tu as monté un ordinateur alors que tu n’avais que 13 ou 14 ans, tu étais curieux de tout, tu as voyagé, tu as fait beaucoup de rencontres, et par-dessus tout, tu cherchais un sens à la vie, tu avais choisi comme devise de ton compte Twitter :
“Docteur ès recherche du sens de l’existence”.
Tu as été baptisé à Sérignan, dans l’Hérault, près de Béziers, la ville où tu es né, ton parrain et ta marraine sont ici avec nous.
Tu es ici dans l’église où tu as a reçu ta première communion, où tu as fait ta profession de foi et ta confirmation, tout près de l’école primaire Sainte Marie et du collège Saint-Justin où tu as étudié.
Après cette cérémonie, nous irons au cimetière de Levallois où tu reposeras, nous passerons près de l’appartement où tu as grandi, près de la piscine où tu aimais nager, près du conservatoire où tu as appris à jouer du piano, près des anciens tennis qui jouxtaient le cimetière.
Notre famille n’habite plus Levallois et je remercie chaleureusement l’équipe municipale qui nous a accordé une dérogation pour t’inhumer au cimetière et qui nous a prêté le pavillon des fêtes où nous nous réunirons après les obsèques.
Je regrette aujourd’hui de ne pas t’avoir assez dit combien je t’aimais et je t’estimais. Il ne faut jamais oublier de dire aux gens qu’on les aime.
Thomas, tous ceux qui te connaissaient appréciaient ton intelligence, ton humour et ta gentillesse.
Les témoignages que j’ai reçus des praticiens chez qui tu exerçais, de tes co-internes, de tes amis de fac et de lycée disent tous la même chose :
Tu étais quelqu’un de bien.
Mon fils, je suis fier de toi et je suis heureux de tous les moments que j’ai passés avec toi.

Je voudrais vous lire un extrait d’un message que m’a envoyé Ingrid Reinhard, de l’hôpital Saint-Antoine à propos de Thomas :
“Je le revois arrivant chaque matin, son sac à dos sur l’épaule, d’où, rituellement et avant toute autre chose, il sortait sa grande bouteille de Coca Light toujours terminée bien avant la fin de la journée.
Je revois ses yeux rieurs trop souvent cerclés de cernes, son sourire et ses belles fossettes et je l’entends encore de son ton pince-sans-rire, faire ses blagues décalées mais drôles qui le rendaient différent mais tellement attachant.
Je me vois relire ses comptes-rendus toujours parfaits ou acquiescer lorsqu’il attendait mon aval pour débuter ou modifier un traitement.
Thomas était non seulement un excellent interne, efficace, prompt à la tâche et toujours gentil et prévenant avec les patients, l’équipe et ses co-internes, mais c’était surtout, même s’il s’en défendait, en jouant la désinvolture, un jeune homme tendre et très touchant.
J’aimerais pouvoir vous raconter tant d’autres choses… sa grosse voix, ses pantalons serrés, sa candeur à certains moments, ses cheveux en pétard…”

Et un autre témoignage, que je viens de recevoir :
“Ce weekend j’étais en Bretagne, en regardant le ciel étoilé samedi soir, j’ai vu une étoile filante : je pensais à Thomas à ce moment et me suis dit que Thomas a été lui aussi une étoile filante ; un être brillant dont le passage marque l’esprit mais dont la lumière s’est éteinte trop vite.”

Vous, ici présents, êtes venus parfois de très loin, vous avez interrompu vos activités, Thomas, tous tes amis n’ont pas pu venir, mais je sais qu’ils pensent très fort à toi, en ce moment.
Tu as laissé des traces dans nos mémoires et dans nos cœurs, nous ne t’oublierons pas, mon petit Tom, nous penserons très fort à toi et très souvent.
Je me souviens de ta naissance, dès que je t’ai vu, je me suis écrié : qu’il est beau. C’est vrai que tu étais beau, Thomas, mais tu avais aussi du cœur et ton âme était belle et pure.
Je prie pour qu’elle continue à s’épanouir, avec toutes les autres, avec celle d’Aurélien, ton cousin germain, parti il y a 3 ans à l’âge de 17 ans, je prie pour qu’elle continue de s’épanouir dans la lumière, dans la joie et dans la paix.